top of page

CARNET DE FESTIVALS 2023

26 juin [HUMEUR] Vital Nado paye son billet. Et pour débuter sur une question on ne peut moins existentielle que tout.e bon.ne Avignonnais.e (et proche) survole chaque été... Bonjour, vous venez d'où ? Cette simple question posée par un marchand du marché du jeudi à Villeneuve-lez-Avignon est en elle-même tout un programme. Nous ne sommes qu'aux prémices de l'été et déjà chacun a l'air d'un touriste venu goûter aux couleurs de la Provence que nous vantent les offices de tourisme. Pourtant ces touristes qui font la richesse du forain en train de me vendre des fruits et légumes bios et locaux au prix du gaz russe, ces touristes nous encombrent. À Lourmarin, les résidents qui résident en résidences secondaires entament une résistance très médiatisée contre les hordes avides de chapeaux de paille et autres huiles d'olive produites par d'anciennes gloires de la télé. Bref. J’en reviens à ma question : vous venez d'où ? Réponse : de l'autre côté du Rhône. Réplique : oh la la d'Avignon ! Vous ne restez quand même pas pendant le festival ? Hésitation. V.N.

29 juin [ON A VU] L’exposition « Palazzo » d’Eva Jospin au Palais des Papes (jusqu'au 7 janvier 24) Une merveille de délicatesse. Une infinité de détails qui renaturent et habitent étonnamment le monument gothique. Des trompe-l’œil organiques qui nous perdent avec sublime. « Un va-et-vient visuel et mental, entre pierre et carton » qui a passionné l’artiste-artisane aux doigts de fée. L’infiniment petit pour découvrir l’infiniment grand. Ou l’inverse. Une revisitation immense du Palais, et une invitation à sonder sa contemporanéité. Une grotte baroque, une sculpture polychrome, un escalier de Bramante à regarder tête en l’air, des Nymphées et une forêt d’orfèvre, une Chambre de soie en hommage aux femmes artistes… L’Italie partout. Des fenêtres ouvertes sur la complexité de notre monde. Une très grande exposition !

5 juillet [ON A VU / OFF] « Marche salope » au théâtre des Doms (générale) Dignité. C’est le sentiment qui domine puissamment après ce spectacle/documentaire sur la résurgence d’un viol, que Celine Chariot performe dans un silence glacial et une mise à distance contenue. Cette autopsie méticuleuse, froide, précise, d’un parcours mémoriel est décortiquée au vitriol, dans un calme olympien. Quand l’amnésie traumatique se réveille… que se passe-t-il ? Pour accompagner la voix pensante qui reprend sa voie, c’est par le geste plastique accordé au millimètre que l’artiste belge met en forme la sidération, la dissociation, la reconstruction… Jusqu’à l’envol final dont la charge poétique fait vibrer au-delà des ailes du théâtre ! D.M.

8 juillet [ON A VU /OFF] « Tous les poètes habitent Valparaiso » au Théâtre Transversal Le goût du jeu dans toute sa splendeur : Dorian Rossel livre une nouvelle partition poétique et légère comme une feuille de plastique, qui célèbre avec sincérité la fabrication du théâtre… En juxtaposant des récits à différentes hauteurs sur la trajectoire, réelle, d’une œuvre de poésie, il crée, recrée, et s’amuse presque à l’infini ! Le savoir-faire de la Cie suisse Super Trop Top est absolument incontestable : histoire écrite au carré, complexifiée juste ce qu’il faut, humour gracieux, comédiens doués, bascules décomplexées entre réalité et fiction, mises en abîmes maîtrisées… l’objet théâtral taillé sur mesure pour satisfaire tous les appétits en somme… Vachement bien troussé penseront certains, parfaitement vendable les autres, sans trop grosse prise de risque au final. D.M.

9 juillet [ON A VU / OFF] « Œdipe / enquête » au Théâtre Transversal Voilà une sacrée leçon de théâtre, vertigineuse, profonde, qu’offre Jean-François Matignon (Compagnie Fraction) dans sa nouvelle pièce enquête autour de l’histoire d’Œdipe ! Complexe, l’histoire de cette malédiction, nourrie de Sénèque, Lamaison, Pasolini, Godard, entremêlée de 1001 références invisibles, mais aussi le cœur de la fabrication qui conduit dans un maëlstrom d’idées scénographiques, impeccablement éclairées, une réflexion formidable sur l’identité et la transmission. « Œdipe, tu es comme le rêveur qui rêve et ensuite vit à l’intérieur de son rêve. » Autour d’Œdipe et de son malentendu métaphysique, de son père Laïos, roi de Thèbes, de Jocaste, veuve et mère incestueuse, Matignon convoque le passé, la justice, la disparition des lucioles, monte des hypothèses, arrache Bowie à l’Italie, déroule la pellicule et fait son cinéma et plutôt très adroitement ! À pieds joints et avec panache, il place le spectateur à l’intérieur d’une incroyable machine à jouer, dans laquelle le talent des acteurs, monstrueux, crève l’écran. Si le sentiment du sacré est au cœur de la vie humaine dans la mythologie grecque, chez Matignon, c’est dans l’entièreté du théâtre qu’il bat. Et cela crève les yeux ! D.M.

11 juillet [ON A VU / OFF] « Tableau d’une exécution » au Théâtre des Halles Six acteurs, six tables, 30 m2 de toile blanche. Nous sommes à Venise en pleine Renaissance, en quelques tableaux ordonnés au millimètre (scénographiés et éclairés par Erick Priano, dont le talent explose à démultiplier les plans à partir de la sobriété), on assiste à une démonstration implacable des rapports de pouvoir entre l’art et le politique. La peintre Galactia d’Howard Baker doit « représenter » la bataille de Lépante, commandée par le doge. Ça dérape, car l’ambitieuse, insoumise, féministe et brillante, peint « la vérité ». La guerre, les chairs à vif, le sang. La mort. Et non la célébration du « plus grand triomphe de l’histoire de Venise », et de la République ! Sans divulguer les ressorts de la pièce qu’Agnes Regolo dévoile sur le fil d’une enquête précise, stimulante, on est subjugués par le jeu des comédiens, de Galactia aux sbires, dignes caricatures des Robots de Philippe Katerine, et de la puissance de notre imagination… le tableau se fabriquant aussi là, en nous. Celui de la peintre maudite qui « se refuse à peindre comme un homme », celui de son lâche amant aux accointances religieuses. On pense naturellement à Camille Claudel, enfermée parce que son talent dérangeait, aussi, les hommes. Et puis, tout bascule, convictions et certitudes. Qui défend l’art ? L’artiste, la critique, le puissant ? Quant à la liberté d’expression via la dépendance économique, et le droit des femmes, toute ressemblance avec le monde d’aujourd’hui est à méditer. « Un tableau est récupérable, même si le peintre est perdu. » À méditer oui… D.M.

12 juillet [ON A VU / OFF] « Clashes Licking » aux Hivernales - CDCN d'Avignon / Sélection suisse en Avignon Reptilienne, sensuelle, magnétique : Catol Teixeira livre une performance de la chair, incroyablement physique et maîtrisée ! Un faune tombé du nid qui génère une énergie captivante pour déployer son corps musculeux et relever le défi… de la vie. Fascinant ! D.M.

13 juillet [ON A VU / IN] « Exit above » à La FabricA —Tempête de blues— Dès l’envol de cette tempête shakespearienne, Anne Teresa De Keersmaeker nous fait rentrer dans le cercle, et sous le ciel, d’une danse nouvelle, éblouissante ! Déclenchée par un solo initiatique pétillant, une montée de sève galopante va s’emparer crescendo du terrain de danse de La FabricA, si beau, déstructuré par les lignes claires, absolument capturé par l’énergie à venir. Sous l’influence de la tempête. Si les minutes suivantes soufflent étrangement l’improvisation, voire le labeur ou du moins l’application comptée, chaque (formidable) danseur, fouillant sa place, grimaçant son geste (calculant son coup ?), la fougue du blues et du chant, sublime, de Meskerem Mees, finit par s’abattre sur la jeune troupe au top de sa technicité ! Appliquée certes mais surtout calibrée et suffisamment libre pour filer à toute berzingue dans la partition de l’apocalypse de la chorégraphe flamande. D’ellipses en arrêts brutaux, de traversées folles en combinaisons concentriques, la puissance du blues virant techno (magnifiques guitares de Carlos Garbin) habite les trajectoires, hurlante, féroce, jusqu’à l’épuisement. Grandiose ! D.M.

13 juillet [ON A VU /OFF] « Giovanni !... en attendant la bombe » au Théâtre Transversal Quel talent, quelle audace ! Quel effort ! Et quelle humanité ! En « incarnant » Giovanni Galli, l’auteur-dessinateur italien qui mène un travail d’art brut exceptionnel autour de son obsession identitaire, Gustavo Giacosa et sa Cie SIC.12 questionnent le genre mais pas seulement, évidemment. Ancien interprète de Pippo Delbono, l’artiste-performer habite au plateau la détresse et les fantasmes de Giovanni, « dont l’âme féminine est dans l’attente d’une explosion nucléaire libératrice qui lui permettrait de devenir une femme ». Figurant son espace mental et ses troubles psychiques à la craie, dans les cris non-dits et par l’infinie grâce de son corps, il se mue en une sublime Venus, créature imaginaire qui se drape de soi(e), qui hurle sa vérité sans paroles : on assiste, béat, subjugué, à l’invention de ce trait d’union, peut-être, entre l’homme et la femme. « Quel effort du cheval pour être un chien, quel effort du chien pour être une hirondelle, quel effort de l’hirondelle pour être une abeille, quel effort de l’abeille pour être un cheval ! » Un spectacle très exigeant, sensible, loin d’un biopic voyeuriste, qui livre une véritable implosion corporelle vers la liberté. À l’issue de la représentation, chaque soir, Gustavo Giacosa poursuit la rencontre à la fondation d’art contemporain MH (2 rue de l’Olivier, derrière le théâtre), où sont exposées les œuvres de Giovanni. Il nous a donné quelques clés supplémentaires : « L’art brut poursuit la recherche des surréalistes autour d’un art vierge, incontaminé, un art qui refuse le paradigme culturel. Dans les années 50, on disait aussi « l’art des fous » pour parler d’un art qui naissait dans un hôpital psychiatrique. Ce sont des œuvres qui racontent la disgression psychique. Ce que fait Giovanni c’est créer un nouveau monde. Il ne passe jamais à l’acte, il ne peut pas aller plus loin. La seule transformation possible pour lui c’est le dessin ! » D.M.

15 juillet [ON A VU / OFF] « Le feu de l’action » au Train Bleu (MPT Monfleury) —Ceci n’est pas un gruyère…— Agir ou ne pas agir, telle est la question ? Résoudre le mystère, ou pas, des trous dans le gruyère suisse aussi ! En trois actes inégaux mais assumés, on vit avec ce « feu de l’action » donné par le Groupe n+1 un moment délicieusement hors du temps, pour une démonstration assez passionnante sur le sujet de l’engagement et du passage à l’action, fruits d’une véritable recherche et du recueil de témoignages menés par la compagnie (basée désormais au Vélo Théâtre), auprès de scientifiques et habitants. Dans un dispositif scénique autonome, adaptable à toutes les configurations de salle, même les plus polyvalentes à l’image de la MPT Monfleury (centre social extra-muros judicieusement sollicité par le Train Bleu pour accueillir la pièce en version hors les murs pour ce Off 2023), et sous la loufoquerie pleine d’astuces (et autant d’espiègleries) des géniales installations scientifico-burlesques que nous présente ce duo de scientifiques un brin capillotractés, se cache un vrai désir de retrouver les voies de l’action. Car malgré « la crise de l’action », il va bien leur falloir résoudre le nœud du problème… À l’heure du réchauffement climatique (la moiteur de la salle en témoignera ce jour-là), et autres dérèglements tout courts, et sous les dehors dadaïstes de la démonstration empirique, la bascule du laboratoire souterrain à la profondeur des marais anthropisés jusqu’à l’expérience collective vibratoire, est une vraie merveille ! C’est joyeux, inventif, un peu foutraque et génialement intelligent… tout ce qu’on aime ! D.M.

15 juillet [ON A VU / IN] « Dans la mesure de l’impossible » à l’Opéra Après l’aide sociale élevée en début de Festival au rang d’honneur dans la gigantesque Cour, avec Welfare, Tiago Rodrigues crée une subjuguante matrice protectrice -on pense à Anish Kapoor, en levant le voile sur la parole des travailleurs humanitaires. Dans ce camp de l’impossible où les mots délivrés par quatre acteurs sonnent si justes, sur le fil sensible d’une humanité sans frontières et de ses actions possibles, c’est la musique qui vient nous cueillir, au-dessus de la parole : on vibre au sublime fado chantant la politique de peur influée par la guerre, et on fait silence, collectivement, aux sons inouïs des percussions qui révèlent la complexité du réel. Magnifique et essentiel. D.M.

16 juillet [ON A VU / LE SOUFFLE] « Chevaleresses » au Cloître du Palais des Papes Invitée par le théâtre des Carmes au cycle de lectures du Souffle d’Avignon, Nolwenn Le Doth a donné une très belle lecture de son texte, autofiction magnifiquement écrite autour de l’inceste qu’elle a subi enfant, et dont elle s’est « délivrée », notamment après un procès éprouvant, mais réparateur, et par la sublimation artistique. Entourée par le chœur Arteteca, grande et belle armée de chevaleresses, encore un peu intimidée mais dont on sait tous les possibles, portée par le sacré du lieu, l’auteure a transcendé la comédienne (et vice versa). Elle excelle à raconter les mécanismes qu’elle a mis en place pour supporter et dépasser l’inavouable, remparts poétiques qui lui ont permis de comprendre la complexité de la machine, judiciaire, psychologique, familiale. Manipulée par ce grand frère malade, son Hiroshima, lâchée par ses parents aveugles, confondue par la répétition familiale… Honte, peur, culpabilité. Nolwenn ne cache rien mais maîtrise parfaitement la libération de la parole, et la scène qu’elle cloue au pilori par son intensité et sa force ! C’est l’histoire d’un vieux monde qu’elle répare à sa manière. « Je suis vivante. Je ne serai plus jamais seule. C’est l’aurore, le monde s’éveille. » La vie devant toi Nolwenn ! D.M.

16 juillet [ON A VU /OFF] « Il faudra que tu m’aimes le jour où j’aimerai pour la première fois sans toi » à Théâtre l'Entrepôt / Cie Mises En Scène Une pièce multipiste et branchée, menée par la brillante Alexandra Cismondi qui écrit, met en scène, joue cette dystopie familiale malheureusement très actuelle, qui pose de nombreuses questions (sans donner forcément toutes les réponses). Aux ados, qui se prennent en pleine poire l’inconséquence d’un monde (dé)réglé par le marché, quoi qu’il en coûte, et d’une société qui a perdu les codes : deux sœurs apprennent l’émancipation et l’amour, « je veux jouir ! », à l’heure des réseaux et des fake news. Aux adultes, qui ne comprennent plus grand chose, élevés aux algorithmes et à la solitude : les parents, paumés, jonglent entre leur crise existentielle, les profs blasés et l’angoisse d’avenir de leurs enfants (étrangeté assumée que le père soit aussi joué par l’amoureux de la fille ?). Et aux spectateurs qui doivent faire le tri entre figuratif et anticipation, réforme du langage dégenré et tragédie qui vient, naïveté du premier amour et deuil à porter, le tout bordé par du participatif et des messages, un tout petit poil démagos pour certains, ou déjà vus pour d’autres, autour « de l’effondrement de ceux qui tiennent encore debout ». C’est beaucoup mais c’est finalement assez réaliste ! D.M.

17 juillet [ON A VU / OFF] « Rinocerii » au théâtre des Halles « Je ne capitule pas. Je suis le dernier homme, je le resterai jusqu’au bout ! » C’est en ces termes lapidaires que se clôture la pièce de Ionesco, Rhinocéros, montée avec la troupe roumaine « Mateo Visniec » par Alain Timar. Absurde à souhait, les Rhinocéros gonflés à l’hélium se trémoussant devant leur caddie remplis à ras bord ; efficace en diable, Timar est scénographe et sait fabriquer l’image, ce dernier transpose l’intrigue, qui a quand même plus de 60 ans, dans le temple de la consommation ! Pied de nez on ne peut plus subtil du metteur en scène à la marchandisation du Off, il offre un boulevard aux comédiens à l’énergie communicative, et sort les stromboscopes pour agiter nos dysfonctionnements contemporains. On bascule dans l’irrationnel avec amusement, et devant les murs qui se resserrent, on prend le miroir que Timar nous tend et on se le tient pour dit : immunisons-nous contre la rhinocérite, et vite ! D.M.

19 juillet [ON A VU / IN] « En atendant » au cloître des Célestins LA création d’Anne Teresa de Keersmaeker, pour le Festival, a 13 ans. Pas une ride, pas une intention qui ne soit juste, pas un regard déplacé dans cette reprise magnifique. Les huit interprètes sont là, éperdument reliés, déliés, rapides ou contemplatifs, offrant d’impalpables traversées, des chapelets de gestes mécaniques, répétitifs, à géométrie variable, ralentis, filants, savants. La grammaire est complexe, la musique polyphonique médiévale en symbiose avec le lieu et l’époque post-pandémique, et malgré les murmurations, les feuilles, les plumes, le malaise qui interrompt la représentation, l’extérieur qui s’immisce dans le cloître… les corps ne capitulent pas, se relèvent de tout. Mémoire phénoménale des danseurs jusqu’à la tombée de la nuit. Nos rétines longuement éclairées ! D.M.

19 juillet [ON A VU / IN] « A Noiva e o Boa Noite Cinderela » et « Angela (a strange loop) » au Gymnase Aubanel Cendrillon et Angela. Deux héroïnes contemporaines, portées par des jeunes metteures en scènes radicales, dans des propositions sans concessions -ni scandales-, parallèles et absolument complémentaires : chacune s’empare du réel pour le broyer et l’éclabousser en 1000 diffractions. Ni de l’une ni de l’autre, on ne sort indemne, encore moins tranquille. Dans la première, Carolina Bianchi, au plateau (au moins une première partie consciente), rejoue le drame de la performeuse Pippa Bacca, violée et assassinée. Dans un calme préoccupant, elle ne cherche pas à incarner la scène, mais ce qu’il reste de l’état du corps v(i)olé de la victime (ghb fractionné et caméra invasive à l’appui). C’est puissant, sans sauvagerie pour autant mais dans une exploration intime folle, dangereuse. Une dénonciation nécessairement urgente, dans laquelle la douceur, et les précautions des performers qui l’accompagnent, sont extraordinairement paradoxales. Dans la seconde, Suzanne Kennedy flirte avec le post-humanisme et recrée du réel à partir du virtuel. C’est techniquement incroyable, entre délitements successifs et dimensions 3D superposées, autant que la recherche d’émancipation de ce personnage d’influenceuse, malade d’elle-même, troublante, décalée dans une dimension visuelle suspendue à un fil. L’une explore son corps et ses sens pour composer du récit, l’autre accouche (ou meurt ?) dans une fable tribale virtuelle. Dans les deux cas, ces femmes artistes cherchent à sortir des enfers (du patriarcat) et à modifier le réel, interrogeant crûment notre place de spectateur… c’est ce bousculement qu’on cherche quand on va au théâtre ! D.M.

21 juillet [ON A VU / OFF] « Médailles 4. Pascal » au musée Vouland En voilà une proposition originale de la talentueuse Clara LePicard qui, derrière une approche ludique et intime de solos diffusés en (quasi) face à face, rassemble nos humanités. Un grand mot mais la démarche artistique volontairement liante le mérite. Dans ses « Médailles », la metteure en scène invente ainsi, à partir du témoignage de leurs protagonistes, d’étonnants portraits théâtraux d’artistes à double facette : un art savant, un art populaire. Ici, dans le luxuriant et confidentiel jardin du musée Vouland, Pascal Billon, comédien, sait lire dans les cartes. « Quand je lis les cartes ça parle dans ma tête… mais moi je préfère le flou… Sur scène, ce sont les mots qui me traversent », raconte ce « Jean de la lune avec des oreilles de coton » qui, démonstration implacable à l’appui, provoque rire, stupéfaction et tendresse. Lui qui sait « voir ce qui n’est pas dit et entendre ce qui ne se voit pas », et se méfie en douce de cette transmission familiale divinatoire, raconte en 25 minutes, trois petits tours et autres chansons de Fernandel et Bourvil, son engagement pour l’art. « On comprend mieux sa vie avec les cartes et le théâtre ! » Implacable et assez juste. On rêverait de voir, au même endroit, toutes les « Médailles » d’artistes déjà créées ! D.M.

22 juillet [ON A VU / OFF] « InKarné » au théâtre Golovine Elle ne dira qu’un mot à son double-marionnette, parfaitement imparfaite, comme lors d’une première rencontre : « Madame ! ». Une dame jumelle à qui viendra couper la tête, symboliquement aussi s’entend, cette ballerine à l’orée du bois, en pleine découverte d’elle-même. Toutes les interprétations sont alors possibles, les pistes se construisant au fil de la danse généreuse et appliquée de Marion Gassin, qui réussit à ne pas se laisser dominer par la force des images qu’elle produit. Émancipation, monstruosité, figures et injonctions féminines se succèdent jusqu’à ce que naisse, dans une incroyable mare placentaire, une Peau d’Âne à l’incarnation sensible. L’inanimée aux violons, dans une transe musicale à la Kusturika, s’est transformée… mais qu’a-t-elle vraiment retenu de cette rencontre ? La Cie Deraïdenz n’a pas son pareil pour nous plonger dans une étrangeté délicieuse : dans ce solo fantasmagorique, la metteure en scène Léa Guillec offre en plus une ode poétique à la dualité féminine. D.M.

23 juillet [ON A VU / IN] « Black lights » au Cloître des Carmes Merveilleuses « Black lights » qui dansent la violence faite aux femmes et réparent les âmes de leurs contraintes ! Une pièce-manifeste de l’immense Mathilde Monnier. Sous les fumeroles de la folie des hommes, les langues accompagnent les corps vers la révolte. Coup de cœur du Festival ! D.M.

23 juillet [ON A VU / OFF] le Duo « Flutte » au théâtre de la Rotonde « C’est la flutte finaaale »… et cette « flutte » là, confectionnée aux petits oignons bien saisis d’un duo musicalo-poético rafraîchissant, même si « l’esprit de la fête c’est jamais gagné d’avance », on la recommande à chaude âme ! Avec leur « Concert à gauche après le feu », présenté extra-muros, au formidable théâtre de la Rotonde, un vrai choix politique sensé et signifiant, Sylvia Darricau et Jérémie Buttin nous emballent de leur dérision réjouissante… engagés qu’ils sont contre la société libérale et ses paradoxes débilitants autant que lucides envers eux-mêmes, adorables bambocheurs pas prêts à vendre leur âme pour s’enfermer dans le premier bunker venu ! Entre Nina Hagen et Philippe Katerine, le duo a trouvé sa fantaisie personnelle et se rêve en Drama Queen, éclairé à la lueur d’un lapin magique ! Eclairés, lumineux et attachants, ils le sont flûte de flûte ! D.M.

25 juillet [ON A VU / IN] « Carte noire nommée désir » au gymnase Aubanel Double sentiment après avoir vu cette œuvre, très grande œuvre, de Rébecca Chaillon. Un vrai bouleversement devant ces femmes noires, puissantes, qui nous saisissent à corps perdus par les cheveux pour démonter, un par un, les clichés raciaux et baliser les chemins tenaces de l’inconscient colonialiste. Magistrale et dérangeante, c’est la moindre des choses, cette pièce marquera le Festival d’Avignon qui décidément a (enfin) su donner une place immense et très politique aux femmes créatrices radicales cette édition. Des femmes qui mettent les pieds dans le plat, voire explosent le plat, pour secouer la société. Et c’est réussi ! Dommage qu’au sentiment de stupéfaction devant ces huit performeuses immenses d’intelligence, et ces images chocs non moins scrupuleusement construites, la réaction très agressive d’un spectateur (agacé par la séquence de simulation de sac volé… ou par trop de vérités ?) ne soit venue signifier exactement ce qui était démontré sur scène ! « C’est la 3e fois que ça arrive au Festival », annoncera la metteure en scène dans un silence glaçant, « alors que la pièce a été jouée 60 fois sans problèmes. On est au théâtre ! » Et ça c’est plus que bouleversant ! Auprès de l’arbre de vie créé par cet incroyable chœur de femmes, profondes sont les racines qui resteront en mémoire, pour chaque spectateur.trice. D.M.

26 juillet [CLAP DE FIN] « By Heart » à la Cour d’Honneur Finir ce festival sur tant d’intelligence de la scène, de respect pour le spectateur, de talent d’écriture, de beauté de la langue, des langues… « By Heart » de Tiago Rodrigues scelle définitivement l’amour des Avignonnais et du monde entier, puisque ce festival est international, et universel, pour cet artiste majeur dont le mot préféré, en français, est… vulnérabilité ! Avec lui comme directeur, le Festival d’Avignon est puissant ! D.M.

  • Instagram
  • Facebook
bottom of page